Le photo-tribalisme

La tribu

Au nucleus familial qui faisait office de modèle jusqu’à la période postmoderne s’est substitué, dans le monde du développement et du divertissement acharnés, le tribalisme. Fait souligné, analysé et commenté par Michel Maffesoli et adopté par le plus grand nombre, le tribalisme est « Révolution des sentiments mettant l’accent sur l’allégresse de la vie primitive, de la vie native. Révolution exacerbant l’archaïsme en ce qu’il a de fondamental, de structurel ou de primordial ». Retour au désordre, ou en tout cas à une forme d’ordre archaïque essentiellement fondé sur l’affect, le tribalisme, selon l’auteur, est la nouvelle norme pour appréhender la société contemporaine.

La tribu est un organisme vivant, expansible et compressible. C’est cette même élasticité qui freine toute stabilité ou régulation au sein du groupe. Dans une tribu, le plus souvent, les règles ou codes n’existent pas : il s’agit plutôt d’accords tacites, ceux qui constituent les fondements de la réunion d’individus. La tribu se reconnaît aisément : à l’inverse du modèle familial, elle présente généralement peu d’écarts de génération et n’est pas aussi réduite en nombre. En son sein, les comportements s’accordent et s’harmonisent, ils sont le ciment de ses fondations bancales et frêles. Provocation et idiotie assumée chez les punks, amour universel et nature chez les hippies, barbe et grosse cylindrée chez les bikers, chaque tribu présente ses spécificités.

La photographie, de toute évidence, sait montrer ces spécificités : un punk qui arbore une chevelure verte et vêtu d’un perfecto reste un punk aux cheveux verts en perfecto lorsqu’il est photographié. Il est cependant moins aisé pour elle de mettre en avant les aspects virtuels de la tribu : son territoire, son rapport au temps et au monde, ses finalités, etc.

Dans la série Bloc 42, Interphone 16, Barriol, Camille indexe les particularités de son médium sur ce qu’elle enregistre. S’inspirant « de la maladresse et de l’inconscience de la photographie amateur », comme le relevait Sylvain Maresca dans une intervention sur le recyclage de la photographie amateur par le champ de l’art contemporain pour le colloque Les peuples de l’art, elle privilégie un lâcher-prise total dans l’enregistrement. A la manière de ce qu’elle montre dans ses images, elle évacue tout calcul ou réflexe de photographe informé qui conduit à une image « bien faite ». Sans préparation, intervenant à chaud sur une réalité qui demeure entière, ses images semblent marquées de la devise emblématique punk « live fast, die young ».

Les valeurs désorientées

« Travail », « famille », « patrie » : trois mots que le dictionnaire punk a respectivement remplacés par « jeu », « tribu », et « contre-culture ». Si les deux groupes de mots représentent chacun un idéal distinct, le premier relève d’objectifs à atteindre, quand le second constitue des états de fait. Cette désorientation des valeurs, qui est symptomatique de la réunion en tribu et fonctionne comme une boussole affolée, fait oeuvre dans les travaux de Camille. On l’a relevé, la série Bloc 42 met en avant un processus basé sur l’inconscience de l’amateur – fait étonnant pour une jeune photographe qui a reçu une formation technique avancée.

Les broderies qu’on peut associer à ces images leur donnent un poids supplémentaire. A l’inverse du processus à l’oeuvre dans les photographies, elles font état d’une démarche anti-traditionnelle, à contre-courant. Le point de croix, ou l’art populaire et vernaculaire de la petite fille qui devient une jeune femme, repose principalement sur la reproduction de modèles bienveillants. Ici, les phrases qui les accompagnent dictent et changent le ton. Il est désormais brutal et cru, et les scènes qui l’accompagnent s’en imprègnent et s’en trouvent perturbées : leur aspect enfantin et pittoresque, sans rapport avec la réalité qui englobe les phrases les rend absurdes, voire grotesques.

De la conscience à l’inconscience pour la photographie, de l’innocence à la violence pour les broderies, les chemins qui orientent les valeurs vers leurs acceptations classiques sont cruellement déviés, étoffant toujours mieux cette posture tribaliste adepte de la tension et de la confusion.

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